MES ELUCUBRATIONS




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La morgue de Paris


2 - Le n° 21, quai du Marché-Neuf
     On aménagea, pour installer la nouvelle Morgue, un vieux bâtiment à deux étages sur le quai du Marché-Neuf, à droite du pont Saint-Michel (Plan de Paris (1839)). "En effet, le Marché-Neuf avait originairement deux boucheries : l'une fut abattue pour l'agrandissement de la place, l'autre resta jusqu'à l'installation de la Morgue dans son échaudoir. Cette dernière boucherie avait été bâtie en 1568, sous le règne de Charles IX, et, dit-on, par Philibert Delorme " (Firmin Maillard, 1860 (F. Maillard - Recherches sur la morgue)). A partir de l'ordonnance du 17 août 1804, l'appellation basse-geôle disparaît des actes administratifs et sur les registres, et est remplacé par le mot Morgue (Guillot).

     Guillot décrit ainsi l'extérieur du nouveau bâtiment, (Morgue du Marché Neuf)
    "[...] Le bâtiment s'appuyait sur le massif du quai, presque à l'angle du pont Saint-Michel et faisant saillie de toute sa profondeur sur le parapet du petit bras de la Seine ; un escalier conduisant à la berge servait à monter les noyés qui étaient amenés en bateau ; c'était un de ces coins les plus curieux, les plus pittoresques de l'ancien Paris ; d'un côté, le morne édifice ; en face, un amas de vieilles maisons, de grandes portes cochères, de hautes et étroites constructions, d'hôtels borgnes, de bicoques branlantes et biscornues ; dès qu'un brancard s'arrêtait et déchargeait son fardeau, les fenêtres s'ouvraient et se remplissaient jusqu'aux toits d'une foule de têtes curieuse ; puis, sur le quai, le même mouvement, la même vie ; les badauds et les filous faisant cercle autour des pîtres et des joueurs d'orgue toujours nombreux en cet endroit ; les allées et venues, les conversation des femmes au milieu des étalages du marché en plein vent, où, détail assez singulier, le contrôle des perceptions municipales fut fait pendant longtemps par le greffier de la Morgue ; et, pour mêler à tout cela un peu de poésie, les marchands d'oiseaux accrochaient sur les murs de la noire demeure leurs cages pleines de gazouillements, comme pour saluer à son entrée l'âme du pauvre mort abandonné de tous.

     Gozlan, dans Paris, ou le livre des Cent-et-Un, en donne aussi une description,
    Ouverte à tous les vents, la Morgue est un bâtiment de vingt-quatre pieds d'étendue, à peu près ; huit pour le public, douze pour le plain-pied des propriétaires : le reste, on devine pour qui. D'ailleurs le local retrouve sa largeur complète à l'étage au-dessus de la voûte, travail de pierre qui éveillerait certaines idées de solennité architecturale, s'il n'était tout à coup et brusquement tranché par une cloison en sapin, limite où commencent les attenances du greffe, et une autre cloison de verre découpée en dix-huit larges carreaux, souvent ternis par l'haleine de ceux qui regardent. A droite du corridor se trouve le logement du morgueur, l'homme de peine du local.

     Mais c'est Devergie, médecin-inspecteur de la Morgue depuis 1830, qui, dans un rapport au préfet de Police, en 1832, dans lequel il démontre les inconvénients, tant du point de vue de la solidité du bâtiment - "Que si l'on examine cet établissement sous le rapport de la solidité des diverses parties qui le constituent, on est conduit à faire [un certain nombre de remarques]" - que du point de vue de salubrité publique - "[...] Il est de mon devoir d'appeler votre attention sur un établissement qui, en cas d'épidémie, ne pourrait qu'augmenter ses effets meurtriers par le foyer d'infection qu'il renferme" - en donne la description la plus précise,
A. Salle pavée dans laquelle entre le public, et où sont introduites les charrettes qui apportent les corps.
B. Salle d'exposition des corps. Elle contient dix tables en marbre noir, destinées au placement des cadavres.
La salle d'exposition est séparée de la précédente par trois portes vitrées fixées à des colonnes. C'est à travers ces portes que le public peut examiner les corps.
C. Lavoir. Cette pièce a quinze pieds de long sur dix pieds de large. Dans un si petite espace se trouvent : 1° Un réservoir ; 2° Une petite cuve en pierre ; 3° Dans la partie la plus élevée de cette salle existent des tringles en bois, armées de crochets propres à suspendre les vêtements que l'on fait sécher ; 4° Tous les ustensiles nécessaires au nettoyage de la Morgue ; 5° Les bières destinées aux cadavres que les parents font inhumer ; 6° Enfin on y place encore par terre, sur des dalles qui en forment le plancher, les cadavres qui ont été exposés au regard du public pendant trois jours, et qui doivent être inhumés le lendemain ou le surlendemain.
D. Salle où se pratiquent les ouvertures judiciaires.
E 1. Bureau.
G. Escalier qui conduit au logement du concierge.
E 2 et E 3. Pièce constituant le logement de l'aide-concierge.
Tel est le rez-de-chaussée de la Morgue.
Les salles B, A, E 3 occupent toute la hauteur du bâtiment, il n'y a au-dessus d'elles que les combles.

     Sur les salles C, D, E 1, E 2, existent des chambres qui, à part la hauteur, ont à peu près les mêmes dimensions. Ces chambres forment le logement du concierge. Elles reçoivent toutes les émanations putrides qui s'exhalent des pièces C et D. (Morgue du Marché Neuf)

      Dans son rapport, Devergie propose, entre autres, le réaménagement des salles du rez-de-chaussée, avec la récupération du logement de l'aide-concierge, et l'installation de deux logements au premier étage, pour le concierge et son aide,
    Le long de la salle des morts, du lavoir, de la remise, de la salle d'ouverture et du bureau du concierge, on établirait deux logements au premier étage. L'un composé de deux pièces, pour l'aide-concierge, l'autre, formé de trois pièces, pour le concierge. La plus grande partie de ces logements existe déjà le long du midi, il ne s'agirait que de les prolonger d'une pièce au couchant.

     Ce qui lui a permis de dire, dans son deuxième rapport (1878),
    Mais bientôt la presque totalité des salles fut transformée en logements pour ces deux familles, pépinière de jeunes filles ; et l'on raconte que ces logements, dont les fenêtres sur la rivière étaient remplies de fleurs (ce que j'ai vu), contenait un piano et qu'on s'y permettait quelquefois la danse.

     Il ne fait que confirmer ce que disait Gozlan (1832),
    Tandis que nous franchissons une rampe étroite (pour monter à l'étage), [...] nous fûmes obligés de nous ranger contre le mur pour laisser passer un essaim de jeunes filles, parées, pimpantes, gracieuses, toutes frissonnantes du vent qui soufflait de la rivière par la lucarne qui nous éclairait.
    - Ce sont là quatre de mes filles ; j'ai eu huit enfants. François, le gardien, en a eu quatre, et il a eu le bonheur de les marier tous les quatre. [...]

     Qui ajoute, un peu plus loin,
     La seconde salle, celle qui touche à la chambre d'exposition, est consacrée à la dissection des exposés dont la police suspecte le genre de mort. Elle a pour tous meubles, une table en marbre, où l'on découpe, et une étagère où sont placées quelques bouteilles de chlore [...]. Cette salle se superpose point par point au salon de M. Perrin ; la table de dissection répond au piano de mademoiselle. Il y a un piano à la Morgue.

    
     Y eut-il un piano à la Morgue, comme l'affirme Léon Gozlan dans Paris, ou le livre des Cent-et-Un, en 1832 ? Si Firmin Maillard s'élève contre cette idée, elle paraît par contre vraisemblable à Guillot.

     En 1836, sur la proposition de Devergie (Rapport de 1832), le local fut modifié, le second étage fut supprimé et l'édifice prit alors un aspect plus correct. On le compara à un tombeau grec.

     Firmin Maillard fait, en 1860, une description très intéressante de l'intérieur du bâtiment.
    "La Morgue est un petit monument qui a assez l'air d'un tombeau grec ; sa façade donne sur le quai du Marché-Neuf, une porte cochère ouverte aux deux battants en est la seule entrée ; au-dessus de la porte le n° 21 et un drapeau. Vous entrez dans un grand vestibule qui reçoit le jour par le haut ; à gauche ce vestibule est coupé par un châssis vitré derrière lequel se trouvent deux rangées de cinq tables chaque : c'est la Salle d'exposition. Ces tables sont en marbre noir ; elles sont inclinées du côté du vitrage et à l'extrémité supérieure de chacunes d'elles est une sorte d'oreiller carré, oreiller de cuivre, sur lequel est appuyée la tête du cadavre de façon à être bien en vue. Les cinq tables adossées au mur sont principalement affectées au service des corps qui ont séjourné dans l'eau, au service des macchabées, comme on dit à la Morgue ; des robinets, terminés par un petit tuyau criblé intérieurement et à son extrémité de trous très-fins, de manière à figurer un arrosoir et placés au-dessus de la tête, laissent couler de l'eau fraîche sur la cadavre; cette eau en arrête un peu la décomposition. Le cadavre est étendu sur cette table, les parties de la génération couvertes par un carré de cuir. Une barre de fer garnie de crochets, barre assez semblable à celle que l'on voit chez les bouchers, est fichée dans la muraille de manière à passer au-dessus des cadavres ; les vêtements qui, - eux-aussi, - servent à faire reconnaître, y sont accrochés, ainsi que le long du mur, lequel est également garni de crochets. Cette salle d'exposition reçoit de l'air et de la lumière par un châssis vitré qui se trouve au-dessus. Le vitrage derrière lequel sont exposés les cadavres est protégé du côté du public par une balustrade en bois contre laquelle s'appuient les visiteurs.
      [...] A droite du vestibule se trouve une porte verte sur laquelle est écrit ce mot : GREFFE. [Non loin de cette porte est un petit guichet d'où le greffier peut facilement surveiller ce qui se passe dans la Salle d'exposition].
     C'est là le greffe, un petit bureau qui peut encore contenir sept ou huit personnes et qui n'est occupé du reste que par le greffier-directeur de l'établissement. C'est dans ce bureau que se trouve la curieuse bibliothèque de la Morgue, riche même de quelques anciens registres de la Basse-Geôle du Grand-Châtelet. Le greffe reçoit le jour du côté du pont Saint-Michel.
      [...] Derrière le greffe, du côté de la Seine se trouve la Salle de dissection ; elle renferme deux tables, dont l'une, celle qui est au milieu de la salle, est garnie d'un appareil désinfectant communiquant avec un fourneau d'appel de près de deux mètres de haut placé dans la pièce voisine. C'est sur cette table que se fait l'autopsie des cadavres dont la justice suspecte le genre de mort. A droite et à gauche, au fond, dans les encoignures, se trouvent deux petits placards contenant des bouteilles de chlore, des réactifs, etc. ; - à gauche une fontaine. Cette salle reçoit de l'air et de la lumière d'une petite lucarne qui donne du côté du pont et d'une fenêtre ouverte sur la rivière ; c'est la première des cinq fenêtres qui sont derrière la Morgue. La seconde éclaire une petite pièce voisine dans laquelle se trouve la voiture, où plutôt le fourgon qui sert à transporter les cadavres. C'est un tombereau peint en vert foncé, il est couvert et n'a rien qui puisse le faire remarquer ; c'est là dedans que les cadavres sortent pour aller au cimetière lorsqu'ils ne sont pas reconnus ou qu'on ne les a point réclamés.
      A côté se trouve le Lavoir ; il est séparé de la pièce dont nous venons de parler par le petit escalier qui conduit à l'étage supérieur. Ce Lavoir consiste en un bassin à hauteur d'appui, rempli d'eau, et pourvu d'une pierre longue et large qui lui sert de margelle, une sorte d'évier contre lequel le derrière de la voiture qui apporte un cadavre peut s'appuyer : on amène le cadavre sur cette large margelle et les margueurs le lavent à l'aide d'un tuyau de pompe adapté à gros robinet placé au-dessus du bassin. [...] Cette salle est éclairé par deux fenêtres, - donc la troisième et la quatrième, - et son entrée directement en face de la grande porte de la Morgue, celle par où pénètre le public.
     Vient enfin la dernière salle du rez-de-chaussée, la Salle des morts. Elle est voûtée, son aspect est véritablement lugubre ; toute petite, elle contient quatre tables sur lesquelles sont déposés les corps d'individus reconnus ou dont l'état de décomposition est tel, qu'ils n'ont plus droit qu'à l'inhumation immédiate. Des demi-cylindres en toile métallique les recouvrent et les mettent à l'abri des insectes. Là aussi est placé le réservoir qui distribue de l'eau dans tout l'établissement. Cette salle est éclairée par la cinquième fenêtre à gauche du pont Saint-Michel, elle donne directement dans la Salle d'exposition.
     Voilà le rez-de-chaussée de la Morgue. Quant aux combles, il s'y trouve un endroit dans lequel sèchent les vêtements des noyés, et une petite salle de garde propre et aérée où couche celui des deux morgueurs qui se trouve de service et qui doit à toute heure être prêt à à ouvrir à la mort.
     Telle est la description exacte et minutieuse de cet édifice ; nous n'avons rien ajouté, nous n'avons rien omis." (Morgue du Marché Neuf)

     A la suite du percement, en 1864, du boulevard Sébastopol, Haussman fit démolir une partie des vieilles maisons de l'île de la Cité (Plan - Ile de la Cité) ; la Morgue devait en faire partie. Mais avant de la démolir, il fallait en construire une nouvelle. En 1861, une commission, dont Devergie était rapporteur, fut chargée de cette question. Il fallait d'abord déterminer l'emplacement de la nouvelle Morgue. On voulut l'éloigner du centre de Paris, mais "la commission a pensé que la Morgue devait être placée sur un des points les plus passants de Paris, de manière à y appeler le plus de curieux possible ; ce sont eux qui, le plus souvent, deviennent la source la plus propre à établir l'identité des individus exposés" (Devergie, 1878). Finalement, ce fut un terrain derrière Notre-Dame, qui appartenait à l'Etat et à la ville, qui fut choisi. Il s'appela d'abord La motte aux papelards (1258), puis Terrail (1350), et pour terminer Le Terrain Notre-Dame.




Pour en savoir plus...

     Haussman fit détruire toutes les vieilles maisons, plus ou moins insalubres, situées dans un quadrilatère entre, d'une part le pont au Change et le pont d'Arcole au nord, et d'autre part le pont Saint Michel et le Petit Pont au sud. A la place furent construits le Tribunal de Commerce, avec à droite, le Marché aux fleurs, et une caserne, actuellement occupée par la Préfecture de Police. Cela lui permit d'ouvrir le boulevard du Palais, entre le pont au Change et le pont Saint Michel, qui relie le boulevard Sébastopol et le boulevard Saint-Michel (Plan - Ile de la Cité).

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© L. H. O. R.  -  01/03/2003